Ce que 79 000 lignes de devis nous ont appris sur les prix du BTP.
Bâtir une base de prix fiable demande bien plus qu'un algorithme d'extraction. Il a fallu comprendre, ligne après ligne, comment un devis est construit, puis transposer cette logique de chiffrage en un modèle de données rigoureux. Voici ce que nous avons appris en chemin.
Notre étude a porté sur
79 000
Lignes de prix extraites
566
Devis modélisés · 89 projets
2 240
Prestations de travaux
Déconstruire la logique de chiffrage
Avant de comparer quoi que ce soit, il a fallu distinguer trois objets que les devis et les habitudes de chiffrage mélangent en permanence.
Objet 1Le prix
Un élément du complexe, chiffré à son unité propre : la colle du carrelage, la pose de la fenêtre, le mètre linéaire de plinthe. Il se compare directement, à condition de savoir de quelle prestation il s'agit.
Objet 2Le ratio
Un agrégat de prix ramené à une unité de référence : le mètre carré de sol posé, le mètre carré de façade, la surface habitable. Il embarque la prestation principale, ses accessoires, ses sujétions et une part des frais de chantier.
Nous en avons rencontré deux formes : l'agrégation, quand la même prestation est répétée sur plusieurs zones, et la composition, quand des prestations différentes s'empilent sur une surface porteuse.
Objet 3Le ratio de conception
Ce n'est plus vraiment un ratio : c'est un prix tout compris, ventilé sur une surface de référence du projet, le mètre carré de surface habitable ou de plancher. La salle de bain d'un T3 : 4,80 m² de carrelage à 65 €/m² fourni posé, soit 312 €. Rapportés aux 64,20 m² habitables du logement, cela fait 4,86 €/m² SHAB.
Il donne des ordres de grandeur précieux en amont, à condition de ne jamais le confondre avec les deux premiers.
Ce qu'un ratio contient réellement
Un revêtement de sol souple en circulations, tel que nous l'avons décomposé dans un devis du corpus. La ligne « revêtement » ne fait que la moitié du ratio.
79,55 €/m²ratio tout compris
Revêtement de sol souple 42,5 €/m²
Plinthes PVC et remontées 11,0 €/m²
Ragréage 5,28 €/m²
Profilés de finition 2,43 €/m²
Frais de chantier répartis 18,33 €/m²
Ce que les prix nous ont appris
Chaque constat a été mesuré sur le corpus, puis confronté à un jeu de référence classé à la main. Plusieurs ont contredit nos hypothèses de départ.
+30 %armé vs non armé
Le détail coûte cher
Deux dallages béton industriels, l'un armé, l'autre non. Mesurés séparément sur plus de 200 prix, leurs distributions se chevauchent largement, mais leurs médianes sont à 10 € l'une de l'autre : 41,5 contre 31,8 €/m². Un moteur qui les confond publie un prix qui n'est ni l'un ni l'autre.
Distribution des prix unitaires observés, un prix par devis. Dallage armé : 146 prix, non armé : 62. Six prix supérieurs à 80 €/m² hors cadre.
C'est la caractéristique technique qui fixe le prix, et nos postes sont définis à ce niveau de détail.
×1,5seulement, par déduplication
Le mythe du mot-clé
Sur un échantillon de plus de 8 000 lignes, nous avons comptabilisé près de 5 500 formulations distinctes pour décrire les prestations. La rédaction des DPGF n'obéit à aucune structure de phrase commune : chaque bureau d'études, chaque entreprise a la sienne. Une recherche par mot-clé, même bien réglée, est inopérante.
Nous avons dû travailler notre algorithme pour casser cette variabilité. Le moteur identifie la prestation derrière la phrase, quelle que soit sa formulation.
78 %vs 11 %
La fiabilité par l'unité
Nos travaux ont montré que la fiabilité d'un prix dépend intrinsèquement de son unité de mesure. En étudiant la dispersion des prix poste par poste, huit références sur dix exprimées au kilo se révèlent exploitables, contre une sur dix au forfait.
Part des références dont la dispersion reste sous 40 % (coefficient de variation), par unité de mesure.
Notre IA pondère chaque référence par cette loi : un €/forfait est traité comme un indice, jamais comme une base stricte de chiffrage.
2 chiffreset 8 €/m² d'écart
La nuance fait la différence
Une cloison 72/48 et une cloison 98/48 : n'importe quel économiste ou ingénieur sait, sans réfléchir, que ce n'est pas le même prix. Une intelligence artificielle, elle, ne le sait pas. Deux chiffres au milieu d'une désignation de vingt mots ne pèsent presque rien à ses yeux, et les prix ne la mettent pas en garde : les deux distributions se recouvrent assez pour qu'un regroupement paraisse acceptable. Sur le marché, la différence vaut pourtant 8 € du mètre carré, 48,5 contre 56,8 €/m² de médiane.
Distribution des prix unitaires observés, un prix par devis. 72/48 : 21 prix, 98/48 : 25. Deux prix hors cadre.
C'est ce genre de détail, évident pour un professionnel et invisible pour un algorithme, que nous avons dû apprendre à notre moteur poste par poste. Sans ce travail, une analyse automatique des prix va droit dans le mur.
Ce que les ratios nous ont appris
Les ratios sont l'outil de travail du chiffrage. Ils sont aussi les plus trompeurs, parce qu'ils cachent leur composition.
2 €/m²d'écart au final
Un ratio peut en cacher un autre
Sur le papier, un prix au mètre carré peut paraître nettement moins cher qu'un autre. Mais une fois comptabilisé tout ce qui l'accompagne, amené-repli, accessoires, sujétions, frais divers, la comparaison change de visage. Nous avons observé deux étanchéités de toiture en réhabilitation, chiffrées par deux entreprises sur deux chantiers différents, aboutir à des ratios tout compris à 2 € l'un de l'autre.
Le marché converge davantage qu'il n'y paraît. Ce sont les périmètres qui brouillent la comparaison, et c'est eux que nous reconstruisons.
−22 %sur un même devis
Le paradoxe de l'effet d'échelle
Le ratio « carrelage posé, tout compris » d'un même devis passe de 128 €/m² sur un local de 32 m² à 100 €/m² sur un local de 138 m². Ce n'est pas le volume commandé qui joue : le carrelage lui-même vaut presque le même prix. C'est la géométrie. Les plinthes, ramenées au mètre carré de sol, pèsent 25 €/m² dans un petit local contre 8 €/m² dans un grand.
Carrelage posé
Plinthes, ramenées au m² de sol
Décomposition du ratio pour les deux locaux du même devis, valeurs arrondies.
Comparer un ratio suppose de connaître la géométrie qu'il recouvre. Nous la conservons avec lui.
L'IA propose, l'expert dispose
Nos mesures sont sans appel : laissée seule pour définir les postes, une IA sur-découpe, et son accord avec le classement de référence chute de 0,91 à 0,63. Nous avons donc construit un pipeline hybride, où l'algorithme apprend la logique du chiffreur au lieu de la remplacer.
Étape 1
Extraction et nettoyage
Le devis PDF est décomposé en données structurées. L'IA rédige un résumé court de chaque prestation, débarrassé des localisations de chantier et des sujétions. Ce seul choix de représentation fait passer le taux de reconnaissance de 61 % à 92 % par rapport au texte brut.
61 → 92 % de rappel
Étape 2
Apprentissage par l'expert
L'IA propose, l'expert valide. Chaque décision devient une épingle qui guide les suivantes. En 250 décisions, la justesse des suggestions est passée de 27 % à 86 %. Le jugement métier n'est pas remplacé, il est démultiplié.
Part des suggestions acceptées telles quelles, par tranche de 50 décisions.
Étape 3
Classification par similarité
Une fois le référentiel validé, le système range chaque nouvelle ligne par simple ressemblance avec celles déjà classées. Aucun modèle de langage n'est appelé à la recherche : la classification est déterministe, instantanée et sans hallucination. Ce dont le système n'est pas sûr part dans un bac à trier, jamais dans la base.
Le protocole de rigueur Pricebox
Une base de prix vaut d'abord par ce qu'elle refuse d'affirmer. Notre algorithme obéit à des garde-fous stricts.
Jamais de référence fragileMoins de trois devis, ou une dispersion trop forte ? La donnée est conservée comme indice, mais n'est pas affichée comme base de chiffrage validée.
Refus du prix moyen illusoireUne moyenne entre un « bac acier seul » et un « bac acier avec finition » n'existe sur aucun chantier. Notre détecteur de distributions à plusieurs sommets bloque ces mélanges.
La correction à la racineNous refusons de réentraîner aveuglément des modèles pour corriger une erreur. Nous corrigeons la donnée elle-même, l'épingle, et l'effet se propage immédiatement.
Support bac acier, 48 prix observés : deux masses distinctes autour de 45 et 75 €/m², et quatre prix au-delà de 170 €/m² hors cadre. La moyenne tombe entre les deux sommets, là où presque aucun devis ne se trouve.
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